Demandeurs d’asile syriens : «Nous sommes négligés»

Une centaine de manifestants étaient présents devant la direction de l’Immigration à Luxembourg. (Photos : julien garroy)

Omar, jeune étudiant Syrien, raconte son sentiment d’injustice face à l’administration luxembourgeoise après une nouvelle manifestation contre les délais de traitement des dossiers de Syriens.

Après une précédente manifestation en février dernier, le collectif SoriiaLina et près d’une centaine de demandeurs d’asile syriens ont de nouveau protesté devant la direction de l’Immigration le mercredi 29 juillet. Omar*, qui a rejoint le Grand-Duché en avril 2024 après des études en Turquie, témoigne de sa situation et de l’impasse qu’il subit avec ses compatriotes, suspendus à une réponse pour le statut de protection internationale qui n’arrive pas.

Quel est votre parcours et comment se passe votre vie au Luxembourg?

Omar : Je suis arrivé ici en avril 2024. Mon père était déjà au Luxembourg depuis un an, mais je ne suis pas arrivé par la réunification familiale. À l’époque, j’étudiais l’ingénierie aéronautique en Turquie mais j’ai dû quitter le pays à cause de racisme. Je suis donc venu ici à la recherche du respect des droits humains. Je voulais juste vivre normalement, avoir la même chance que tout le monde.

Quel est le problème avec votre demande de protection internationale?

Nous manifestons, parce que le problème est que nous attendons d’avoir une réponse dans un délai rallongé et injuste. Nous sommes négligés. En décembre 2024, lorsque le régime a changé avec la chute de Bachar al-Assad, ils ont gelé nos demandes et il a fallu attendre un an avant qu’ils ne reprennent nos procédures. Pendant un an, ils ne nous ont donné aucune date à laquelle les demandes allaient reprendre. Depuis, nous attendons encore.

Je prends l’exemple de mon père. Il est arrivé en octobre 2023, dans deux mois environ cela fera trois ans qu’il est ici et il n’a toujours pas le statut de réfugié. Il a passé son entretien (NDLR : auprès de la direction de l’Immigration), mais n’a toujours pas de réponse et personne ne veut l’embaucher pour travailler.

On ne m’a pas laissé aller à l’université

Dans mon cas, je me suis directement inscrit à l’Institut national des langues Luxembourg afin d’avoir des cours de français parce que je ne parlais pas un mot. Chaque niveau m’a pris deux mois, j’ai fini les cours en huit mois en obtenant le niveau B2. Après ça, je me suis dit : « Est-ce que maintenant je peux aller à l’université? ». Entretemps, j’avais eu l’équivalence de mon diplôme en Turquie qui est le niveau de fin d’études secondaires au Luxembourg. Je me suis dit : « Parfait, je vais pouvoir recommencer l’université ». Le problème, c’est que l’on ne m’a pas laissé aller à l’université à cause du papier rose (NDLR : statut de séjour provisoire qui empêche l’inscription). Et je n’ai toujours aucune réponse.

À quel point le changement de régime en Syrie a impacté vos demandes d’asile?

Certains avaient passé leur entretien avant la chute du régime mais le gouvernement leur a dit d’en refaire puisque la raison de l’asile, Bachar al-Assad, n’est plus là. Et certains ont eu un refus. Je connais un jeune de 20 ans qui est arrivé à 16 ans et à qui on a dit qu’il ne pouvait pas rester au Luxembourg puisque ses raisons étaient l’instabilité en Syrie. Il est resté ici pendant quatre ans, il a appris la langue, il s’est intégré à l’école et maintenant il doit rentrer? C’est de l’humanité, ça? C’est horrible. Il va faire appel de cette décision, mais ça ne changera sûrement rien. Et pendant ce temps, on apprend qu’il y a des gens qui paient pour avoir les papiers, qu’il y a de la corruption dans l’administration. Nous, on le fait dans les règles mais on nous laisse de côté.

Comment je pourrais retourner en Syrie?

Le Luxembourg juge alors que la Syrie est stable? Qu’en pensez-vous?

Bien sûr que le gouvernement pense que la Syrie est redevenue stable. Je suis musulman sunnite, mais il y a même des gens issus de minorités qui reçoivent des réponses négatives. Mon père a par exemple un ami chrétien qui a reçu une réponse négative. Je ne sais pas comment ils peuvent voir la Syrie en paix. Là-bas, c’est encore très compliqué. Ce n’est pas juste en changeant le régime que tout a changé.

Premièrement, il faut dire que ce n’est pas démocratique, c’est plutôt un régime autoritaire qui peut tout faire et qui veut contrôler la vie des gens. Il y a aussi beaucoup d’armes qui circulent. On parle quand même d’un pays qui est resté en guerre pendant 14 ans, donc il y a des armes et des gens qui se vengent sur d’autres ou qui kidnappent des gens pour des rançons. Et nous, ceux qui ont quitté le pays, ils nous voient comme des gens faibles. La situation n’est pas stable du tout mais au niveau politique, ils disent que c’est le cas.

J’ai quitté ce pays quand j’étais petit, comment je pourrais retourner en Syrie? J’ai tous mes rêves, tous mes objectifs dans ma vie et je dois tout laisser parce qu’on me force à rentrer, dans un pays qui sort à peine de la guerre? C’est comme tuer quelqu’un.

Comment vous sentez-vous face à cette incertitude?

Cette attente provoque énormément de stress et d’incertitude. Il y a la peur d’avoir perdu son temps, son énergie et un peu de sa vie au Luxembourg si on doit rentrer. On est aussi plus fragiles : on veut travailler, mais certains profitent de notre situation. Moi, j’ai laissé mes rêves d’études pour être employé dans un restaurant avec un CDI de 40 heures et on m’exploitait en me demandant de travailler 13 heures par jour, six jours sur sept. J’étais comme un esclave. Certains employeurs savent qu’on est en position de faiblesse, qu’avoir un travail donne de l’espoir pour avoir un titre de séjour donc ils en profitent.

* Prénom d’emprunt. 

Les chiffres de l’immigration en juinLe dernier rapport mensuel du ministère des Affaires intérieures et de la direction générale de l’immigration publié pour le mois de juin offre quelques chiffres illustrant la demande syrienne de protection internationale. Sur le total des 131 demandes enregistrées en juin, le pays d’origine le plus présent est le Venezuela (24 personnes), devant le Soudan (17), l’Afghanistan (10), la Somalie (9), l’Érythrée (8) et la Syrie (7). Début janvier 2026, cette nationalité était néanmoins la plus représentée avec 84 demandeurs sur 698, soit 13,58 %.

Concernant les décisions notifiées en juin, les chiffres ministériels n’offrent pas le détail des réponses par nationalité. On constate simplement 57 reconnaissances du statut de réfugié, contre 47 en mai et 51 en avril. A contrario, 22 refus par procédure normale et 21 par procédure accélérée ont été notifiés. En parallèle, 22 retraits implicites de demandes ont eu lieu, 25 décisions de transfert ou d’incompétence et six cas d’irrecevabilité en raison d’un premier pays d’asile ou pays tiers sûr.

 

Le collectif SoriiaLina rapporte que de nombreux demandeurs d’asile déclarent avoir attendu plus de 30 mois sans recevoir de décision.