Votre panier

Pour une politisation de la question migratoire

Bonnes feuilles : « Droit d’exil. Pour une politisation de la question migratoire »

Des familles afghanes en transit à l’aéroport international Incheon à Seoul le 26 août 2021. Anthony WALLACE / AFP

Dans son ouvrage « Droit d’exil. Pour une politisation de la question migratoire » récemment paru aux Éditions MIX, le chercheur Alexis Nouss s’interroge sur la notion même d’exil et plaide pour la reconnaissance politique de la figure du migrant. Extraits choisis.


Le migrant d’aujourd’hui n’est pas celui d’hier, travailleur algérien ou immigré polonais. Il n’est pas que migrant, agent d’un processus global, il est aussi exilé, acteur de son histoire et de la nôtre. Comme pour tout processus de connaissance, nommer précisément les choses constitue une étape initiale indispensable. Or, une crise de la nomination est venue animer un débat terminologique sur la désignation des migrants qui arrivent en Europe – à ne plus nommer ainsi : cessons de les nommer migrants, ce sont des réfugiés.

Le raisonnement veut que les migrants quittent leur lieu de naissance ou de résidence pour trouver de meilleures conditions de vie et que, par conséquent, nommer tous ceux qui arrivent aujourd’hui en Europe des « migrants » gomme la guerre, l’oppression, la persécution qui ont fait fuir ceux qui ont droit à l’asile et au statut de réfugié. L’argument, de plus, se renforce lorsque la France, par exemple, veut accepter les réfugiés (politiques) et rejeter les migrants (économiques).

Unis par la détresse, les réfugiés seraient tous ceux qui ont fui les conditions d’une vie impossible et ce départ involontaire fait partie de leur identité. À ce titre, qu’ils fuient la guerre ou la misère importe peu, distinction proscrite au demeurant par la Convention de Genève de 1951. Loin d’une lâcheté, leur fuite affirme la noblesse humaine qu’ils n’acceptent pas de voir niée en eux. S’ils fuient afin de vivre, leur refuser l’asile, même sous la forme d’une simple dénomination, équivaut à adopter une complicité passive avec ceux qui les ont poussé à la fuite. Être réfugié signifie d’abord être lorsqu’un sujet fuit la menace du non-être. L’exil ou la mort. […]

Quand le migrant cesse de migrer

Pour commencer, il est bon de soumettre les deux termes à la logique grammaticale. Migrant : participe présent du verbe « migrer ». Le migrant migre, le participe présent désignant en français une action en train de se faire et l’agent de cette action. Quand le migrant cesse de migrer, quand il est arrivé, il n’est donc plus (un) migrant. Qu’est-il donc ? Réfugié : vient du latin fugere, qui signifie « fuir », le préfixe re – indiquant non la répétition mais l’intensité. Un réfugié fuit.

Quand le réfugié cesse de fuir, quand il est arrivé, il n’est donc plus (un) réfugié. Qu’est-il donc ?

Jeunes femmes éthiopiennes ayant fui la vallée du Tigray, en guerre, et actuellement réfugiées au camp de Umm Rakuba, à l’est du Soudan, 11 août 2021. Ashraf Shazly/AFP

La rigueur terminologique prend le relais. Elle nous rappelle que la famille « migrante » appartient au vocabulaire animalier : les oiseaux ou les poissons migrent par instinct sans pouvoir s’y soustraire alors que les humains s’exilent en ce que, même soumis à la nécessité du départ, ils peuvent en bâtir un projet et transformer leur condition en conscience. En outre, les termes connexes (émigrants, immigrants, émigrés, immigrés) fleurent les décennies de l’après-guerre en Europe où l’idéologie du progrès et de la reconstruction demandait de la main-d’œuvre, « années-bonheur » dissipées aux vents de crises économiques successives.

Quant à l’emploi de « refugié », il relaie une erreur de catégorisation juridique et une approximation lexicale puisque la langue du droit n’utilise le terme et n’octroie le statut que lorsque l’asile a été administrativement accordé. De surcroît, l’appellation reconnaît à l’arrivant un destin mais qui ne dépend pas de lui car celui qui nomme (ou non) le réfugié en décidant de son statut se trouve sur un seuil, investi du pouvoir d’ouvrir ou non la porte. Un privilège qui sert à pleinement fonder l’hospitalité (« je t’accueille car tu viens ») autant que son refus (« je ne t’accueille pas car tu viens me tuer »).

Le « demandeur »

Autre prétendant lexical, le « demandeur d’asile ». Encore faut-il que la demande soit faite, c’est-à-dire que les conditions qui permettent de la déposer soient réunies, un encouragement qu’en France sont loin de dispenser les autorités. Si la position de demandeur crée de facto et d’une façon générale une asymétrie qui place les uns en position de pouvoir et les autres de soumission, la notion d’asile, elle, appelle à être examinée dans sa dimension temporelle.

On demande le refuge ou l’asile comme on donne le refuge ou l’asile mais cela ne suffit pas pour poser l’équivalence entre les deux notions. Puisque refuge sous-entend une fuite, il souligne une action en mettant l’accent sur la destination, en l’occurrence le dispositif qui donnera refuge et il suppose un terme éventuel à cette action, la valeur d’un refuge prenant sens devant l’imminence d’un danger et le perd lorsque le péril est écarté.

Ce qui éclaire des mesures telles que, en France, la « protection subsidiaire » et, au niveau européen, la « protection immédiate et temporaire », statuts de substitution lorsque les conditions pour l’octroi du statut de réfugié ne sont pas réunies. Celui-ci, d’ailleurs, n’est pas inamovible car il peut être révoqué ou on peut y renoncer.

L’asile, espace préservé

La Esmeralda donne à boire à Quasimodo. Une larme pour une goutte d’eau, huile sur toile de Luc-Olivier Merson, Maison de Victor Hugo, 1903. Luc-Olivier Merson/Wikimedia

Asile, par contre, dont le sens étymologique renvoie à un espace préservé du pillage, implique un lieu et induit une idée de permanence. L’asile offre de reconstruire une vie, le refuge la protège provisoirement. Dans Notre-Dame de Paris, Victor Hugo évoque les villes françaises qui, depuis le Moyen-Âge jusqu’au XVIe siècle, intégraient des « lieux d’asile » considérés comme « des espèces d’îles qui s’élevaient au-dessus du niveau de la justice humaine » et qu’il détaille :

« Les palais du roi, les hôtels des princes, les églises surtout avaient droit d’asile ».

Au grand bonheur (hélas provisoire) d’Esmeralda, c’est le lieu – cathédrale qui possédait et exerçait le droit d’asile auquel avait accès l’individu le choisissant. Dans certains états américains, cette tradition de l’asile dans les lieux de culte est perpétuée. On se souvient aussi de l’Église Saint-Bernard à Paris en 1996 dont l’évacuation anticipa les violences policières ultérieures à l’endroit des migrants.

Un mélange de droit du sol et du droit de la personne, en somme, moins arbitraire en cela que le droit d’asile tel qu’administré aujourd’hui sous les auspices de l’OFPRA, du CNDA et du ministère de l’Intérieur. Ce qui est d’autant plus inacceptable que ce droit appartient au registre démocratique fondamental. Alors qu’il souffrait de ne pas le recevoir du gouvernement allemand de 1930, Trotsky y voyait une contradiction car il considérait le droit d’asile comme un principe essentiel de la démocratie :

« L’utilisation du droit d’asile, en principe, ne se distingue nullement de l’utilisation du droit de vote, des droits de liberté de la presse, de réunions, etc. »

Ni migrant, ni réfugié, alors qui est-il ?

Ni migrant, ni réfugié, qu’est-il alors, celui qui vient et demande asile ? Toute la question. Migrants ou réfugiés : les termes, supposés qualifier les individus visés, servent surtout à les agglomérer en une masse anonyme.

Les nommer « exilés » les sort d’une telle opacité et affirme que le migrant est un sujet, un sujet en exil, avec une histoire, une mémoire, un chemin, un récit, une expérience à partager dont les récits religieux ou littéraires des pays d’accueil ont façonné les cadres et les mémoires familiales recueilli les traces.

Le terme « migrant » n’est pas abandonné dans ces pages afin d’affirmer un lien dialectique avec « exilé » et puisqu’il est celui employé par l’opinion publique et par la prose journalistique pour désigner les arrivants irréguliers en Europe, celles et ceux vivant le drame de l’exil de masse contemporain. En outre, il s’attache encore à la notion d’exil une connotation élitiste comme si elle ne concernait qu’une minorité somme toute privilégiée (des personnalités artistiques ou politiques), ce qui la rend préjudiciable à notre usage.

« L’exilé » s’inscrit dans une tradition culturelle connue et positivement valorisée en Europe au point qu’une aura de respect s’attache à sa figure, une noblesse – indépendamment du fait que de nombreux aristocrates ont fui les révolutions car, symétriquement, de nombreux révolutionnaires roturiers ont dû choisir l’exil. À ce titre, le migrant doit d’abord être reconnu comme un exilé. En outre l’usage de ce dernier terme pour désigner les migrants irréguliers aide à spécifier cette migration autrement que par son irrégularité.

La transmissibilité de l’exil

La pérennité de l’asile résonne avec la transmissibilité de l’expérience exilique. Là où le migrant porte une identité destinée à disparaître après l’intégration ou l’assimilation, l’exilé conserve la sienne quelle que soit l’issue du parcours car il garde mémoire de l’avant qu’il fait dialoguer avec le présent pour le transmettre aux générations à venir et féconder le futur.

La migration réclame des chiffres, l’exil exige des mots ; la migration consiste en un trajet, l’exil dans le récit du trajet. L’entendre redonne un vécu au migrant, riche et pluriel, apte à guider le vivre-ensemble malaisé des sociétés contemporaines. Car même lorsque l’itinéraire migratoire est reconnu, le discours citoyen insiste sur le point d’arrivée, le discours communautariste sur le point de départ.

Or, l’expérience exilique conjoint les deux, dans une dynamique de multi – appartenance qui vient redonner souffle aux mécanismes de cohésion interne, ce dont ont vitalement besoin les nations européennes autant que la communauté les rassemblant, tant elles sont toutes en panne d’idéaux unificateurs, mis à part les populismes de tout bord.

Le russe Léon Trotsky (à gauche), accompagné de son épouse Natalia Sedova, est reçu par la peintre mexicaine Frida Kahlo à son arrivée à Mexico, le 24 janvier 1937. Acme/AFP

Dire que le migrant est d’abord un exilé, c’est passer de la stricte question migratoire à la condition exilique et initier un changement qui compte stratégiquement car il permet, élargissant considérablement l’angle de vue, de fonder conceptuellement la possibilité d’un droit d’exil inhérent à cette condition. Une condition exilique, de même qu’on a pu traiter d’une condition humaine, d’une condition féminine, d’une condition noire, d’une condition juive, même si ces exemples peuvent sembler suspects en nos temps de déconstruction identitaire généralisée.

On habite le monde, le monde nous habite

Si les conditions de ces « conditions » sont évidemment historiques, variées et variables, brisant ainsi toute prétention d’essentialisation, les identifier et les désigner permet de les considérer comme des aspects de l’« humaine condition » qui, de Montaigne à Hannah Arendt, a inspiré les luttes d’émancipation en sollicitant la conscience née d’une appartenance commune.

L’expérience exilique module et traduit à la fois la condition humaine comme l’interprètent à leur façon la condition noire ou la condition féminine, nuances du prisme aux multiples facettes qu’est le vivre-humain. L’exil ou la mort car seul l’exilé meurt – le migrant et le réfugié n’ont que des existences de (sans-)papier. Ne pas accueillir l’arrivant par devoir moral ou politique ou par intérêt mais parce que nous partageons une même condition de vivant, un même habitat sur terre. Un lieu ne garantit pas plus une appartenance qu’une identité – on habite le monde, le monde nous habite : « Casa mia, casa tua » disent les Italiens, « Casa nostra, casa vostra », disent les Espagnols.

Célébrer l’exil en tant que forme de vie – selon l’expression de Ludwig Wittgenstein qui, de Vienne à Londres, pratiquait la philosophie comme un exil loin de toute certitude – amène à regarder différemment le monde qui nous entoure. Si l’exil, au-delà de sa définition géographique ou politique, désigne d’une manière générale, l’absence d’un chez-soi permanent et protecteur, toute personne privée d’un tel droit fondamental peut être considérée en exil : en dehors d’un pays, en dehors d’un tissu communautaire, en dehors d’une norme sociale. Habiter l’incertain résume l’expérience de la migration en y intégrant celles de la précarité urbaine, de l’internement psychiatrique, de la prison, de la prostitution, de la maladie ou du handicap.

Ce sont là des exils de proximité qui devraient éveiller la sensibilité aux migrations venues de loin. L’entendre et le comprendre veille à l’exercice d’une démocratie qui ne connaît de frontières, internes ou externes, que pour savoir, lorsqu’il le faut, les ouvrir et accueillir l’autre.


L’auteur est titulaire de la chaire Exil et Migrations à la FMSH.

Ausbaufähige Integration

Ausbaufähige Integration

ANNETTE WELSCH – LUXEMBURGER WORT 25. August 2021  Editorial

Es sind Bilder einer furchtbaren Verzweiflung, die den Westen erreichen, wenn Menschen sich an Flugzeuge klammern, um Afghanistan noch rechtzeitig verlassen zu können. Menschen, die sich trotz 20 Jahren Krieg und vieler Fehler der westlichen Alliierten die Hoffnung machten, in Freiheit, Würde und Gleichheit, mit Bildung und Chancen ein akzeptables Leben in ihrem Land führen zu können. Sie flüchten vor der Taliban-Diktatur und ihrer strengen Scharia, vor einem drohenden Bürgerkrieg, aber auch vor einer schweren Dürre und Hungersnot.

(…)

Un appel pour aider les Afghans

  • L’accueil des réfugiés en provenance d’Afghanistan et leur protection internationale reviennent au cœur de l’actualité.

    Photo : afp

Un appel au gouvernement a été lancé hier par dix associations concernant la situation des Afghans au Grand-Duché mais aussi dans leur pays. Le communiqué commun a été signé par l’ACAT, l’Afghan-Lux Community Outreach, Amnesty International Luxembourg, le CLAE, l’ASTI, Open Home, Passerell, Time for Equality, Reech Eng Hand et l’association Ryse. Pour les membres de ces structures, il est urgent d’agir. En effet, la dégradation sécuritaire dans le pays après la prise de pouvoir par les talibans nécessite des décisions fortes et immédiates. «Il est maintenant clair, même pour celles et ceux qui ont ignoré les alertes de la société civile, qu’il y a un vrai danger généralisé pour la sécurité de la population, particulièrement des femmes, des membres des minorités religieuses et ethniques, à la communauté LGBTQI+, ainsi que des hommes et femmes ayant travaillé ou collaboré avec les armées ou les organisations étrangères», insistent les associations. Ces dernières sont en colère car depuis fin 2019, les Afghans et les Afghanes ne reçoivent plus de protection internationale comme si les talibans ne représentaient plus une menace. Aujourd’hui les choses ont bien changé et le gouvernement doit revoir sa position concernant l’accueil et surtout l’accès à la protection internationale des Afghans ou Afghanes qui viendraient trouver refuge au Grand-Duché.

«Pour les associations et organisations signataires, l’étendue et l’urgence de la crise obligent le Luxembourg et l’Union européenne à agir à plusieurs niveaux, sachant que depuis plusieurs années, l’Afghanistan figure parmi les principaux pays d’origine des demandeurs de protection internationale au Luxembourg et en Europe», poursuit le texte.

Couloirs humanitaires

De plus, les associations pensent également aux Afghans et Afghanes désirant quitter le pays désormais aux mains des fondamentalistes. «Après l’annonce du rapatriement des ressortissants et résidents luxembourgeois se trouvant sur le territoire afghan, il y a lieu d’assumer nos responsabilités en contribuant activement à la mise en sécurité des personnes risquant la vindicte du pouvoir en place», estiment les associations signataires. Selon ces dernières, la communication du gouvernement laisse entendre que seuls les hommes et femmes ayant travaillé ou collaboré avec les armées ou les organisations étrangères pourraient profiter de ce rapatriement. Pour les signataires, la réponse à l’urgence humanitaire doit être beaucoup «plus large».

Les dix associations demandent donc le maintien de l’arrêt complet des renvois pour des demandeurs de protection internationale de nationalité afghane déboutés. Elles souhaitent le réexamen de la situation des personnes déboutées du droit d’asile qui se trouvent au Luxembourg à la lumière de la nouvelle situation politique et militaire et l’octroi d’une protection pour ces personnes. Elles veulent aussi l’accélération du traitement des dossiers de protection internationale et de regroupement familial en cours en prenant en compte la violence extrême qui règne en Afghanistan. Elles désirent l’ouverture de couloirs humanitaires sûrs pour celles et ceux qui voudront fuir et demander la protection internationale en Europe et l’octroi de visas humanitaires pour les membres de famille des Afghans et Afghanes ayant obtenu le statut de réfugié ou la protection subsidiaire au Luxembourg.

L’inquiétude de la CCDH

La Commission consultative des droits de l’homme du Grand-Duché de Luxembourg (CCDH) s’est dit très préoccupée par la situation en Afghanistan. Ses membres sont indirectement en contact avec leurs collègues de la Commission indépendante des droits humains afghane (Afghanistan Independent Human Rights Commission – AIHRC). Celle-ci est composée de 90 personnes, pour une majorité de femmes. La CCDH est très inquiète car toutes ces personnes, de même que leurs familles, courent actuellement de gros risques pour leur vie. La CCDH demande que ces personnes puissent être exfiltrées afin de quitter l’Afghanistan dans les meilleurs délais. «Toute aide logistique et administrative de notre gouvernement est la bienvenue et ce faisant rejoindrait les efforts que d’autres pays de l’Union européenne sont en train de réaliser», estiment les membres de la commission. «Nous faisons nôtres les revendications d’ONG luxembourgeoises qui demandent que les personnes afghanes séjournant au Luxembourg et déboutées du droit d’asile puissent obtenir dans les meilleurs délais le statut de bénéficiaires de protection internationale», ajoutent-ils. Pour eux, aucun renvoi de déboutés de protection nationale n’est envisageable, ni dans le court, ni dans le long terme. La CCDH estime que l’Union européenne devrait ouvrir des couloirs humanitaires pour permettre aux citoyens afghans de demander la protection internationale et demande au gouvernement luxembourgeois de faire preuve de diligence pour aider toutes ces personnes.

Afghanistan : éviter une nouvelle crise de l’asile

« Afghanistan : éviter une nouvelle crise de l’asile », par François Gemenne

TRIBUNE. « Abasourdi » par les propos d’Emmanuel Macron, le spécialiste des migrations estime qu’il est urgent d’organiser l’exil de ceux qui fuiront le régime des talibans.

Par François Gemenne (chercheur)

Des personnes évacuées d’Afghanistan arrivent à Melsbroek, en Belgique. (ISOPIX/SIPA)
Des personnes évacuées d’Afghanistan arrivent à Melsbroek, en Belgique. (ISOPIX/SIPA)

A l’heure actuelle, il est encore difficile de dire combien d’Afghans et d’Afghanes voudront fuir le régime des Talibans – et surtout combien d’entre eux les Talibans laisseront quitter le pays. Certains, dans les cercles européens, évoquent le chiffre d’un demi-million. Et déjà, on sent les dirigeants européens tétanisés par le spectre d’une nouvelle crise de l’asile, semblable à celle des réfugiés syriens, entre 2014 et 2016.

Les terribles images de chaos à l’aéroport de Kaboul rappellent à quel point la fuite du pays est souvent une question de vie ou de mort : certains ont désespérément tenté de s’accrocher à des avions qui décollaient, tandis que d’autres ont confié leur enfant à des soldats américains pour qu’ils les emmènent hors du pays. Vu d’Europe, il est difficile d’imaginer le désespoir et la peur qui poussent certains à laisser leur vie ou leur enfant dans l’espoir d’un exil.

Dans ce contexte, l’allocution du président de la République du 16 août dernier a beaucoup choqué, en France comme à l’étranger. Comme beaucoup, j’ai été abasourdi d’entendre Emmanuel Macron utiliser – à deux reprises – les termes de « flux migratoires irréguliers » pour qualifier l’exil de celles et ceux qui voulaient échapper au régime des Talibans. J’ai été honteux de l’entendre employer le verbe « protéger » dans sa forme réflexive, comme si c’étaient les Français qui étaient en danger, et non les Afghans.

L’Europe n’a-t-elle rien appris de la crise de 2015 ?

Si l’asile reste à ce point associé à un risque de déstabilisation, ce n’est pas seulement parce que le président espère ainsi flatter un certain électorat : c’est aussi parce que l’Europe n’a rien appris de la crise de l’asile qui l’a déchirée il y a six ans, et qui a laissé des milliers de réfugiés syriens périr en mer, et des millions d’autres aux portes de l’Europe. Il existe pourtant des moyens qu’il est possible de mobiliser pour organiser l’asile, et pour protéger le plus grand nombre possible de celles et ceux qui veulent quitter l’Afghanistan.

La priorité est évidemment d’évacuer un maximum de personnes, et en priorité celles et ceux dont la vie est la plus directement menacée, tant que cela est encore possible. Le personnel de l’ambassade de France à Kaboul, sous la houlette de l’ambassadeur Martinon, s’y emploie activement, avec une détermination qui confine souvent à l’héroïsme. Mais la coordination internationale fait défaut, et des avions décollent encore avec des sièges vides, alors que des milliers de personnes s’entassent à l’aéroport dans l’espoir de pouvoir décoller. Une meilleure coordination des listes de personnes à évacuer entre pays occidentaux permettrait de remplir les avions au maximum, et d’accélérer les opérations d’évacuation. Le temps est compté.

Dans un deuxième temps, il importera d’organiser l’exil de celles et ceux qui voudront fuir le régime. On pourra donner raison au président lorsqu’il déclare que « l’Europe ne peut pas, à elle seule, assumer les conséquences de la situation actuelle ». Mais si l’Europe ne prend pas sa part à l’organisation de l’asile, alors ce sont les passeurs qui s’en chargeront. Plusieurs moyens peuvent être mobilisés pour cela : la directive européenne sur la protection temporaire doit être activée immédiatement, pour protéger sans attendre les Afghans menacés. Un programme de visas humanitaires peut être déployé pour accueillir ceux qui ont accès à une ambassade, notamment dans les pays voisins. Une initiative européenne ou internationale peut être mise en place pour répartir les réfugiés afghans dans différents pays et organiser un programme de relocalisation : la Canada ou le Royaume-Uni ont déjà annoncé qu’ils étaient prêts à accueillir un certain quota de réfugiés. Il importe d’organiser dès maintenant des voies légales et sécurisées pour l’accueil des Afghans qui voudront fuir le régime, avant qu’ils ne se jettent eux-mêmes sur les routes de l’exil. L’Europe peut prendre l’initiative d’une telle organisation : si elle ne le fait pas, c’est alors qu’elle risque de se retrouver avec une situation dramatique à ses frontières, avec son lot de drames et d’insécurité.

Ne pas fermer les yeux sur ce qui se passe à Calais

Mais le débat ne peut se cantonner à ceux qui sont toujours en Afghanistan, et doit s’élargir aux exilés qui se trouvent déjà sur le territoire français : nous ne pouvons pas regarder uniquement vers Kaboul en fermant les yeux sur la situation à Calais ou aux portes de Paris. En 2020 déjà, l’Afghanistan était le premier pays d’origine des demandeurs d’asile en France. Il y a urgence à faciliter et à accélérer le regroupement familial des réfugiés afghans en France, et dont la famille se trouve encore en Afghanistan. Les « dublinés » afghans ne peuvent plus être reconduits dans des pays qui pratiquent encore des expulsions vers l’Afghanistan. Il importe de trouver également des solutions de protection pour ceux qui ont été déboutés du droit d’asile au cours des dernières années. Enfin, un accord doit être trouvé avec le Royaume-Uni pour qu’il accepte d’accueillir ceux qui ont fui avant la prise de pouvoir par les Talibans, et qui attendent désespérément de pouvoir passer en Angleterre : il serait incompréhensible que le Royaume-Uni accepte d’accueillir ceux qui viennent directement de Kaboul, mais refuse ceux qui sont à Calais depuis des mois et des années. Les Afghans qui se trouvent sur notre territoire doivent être protégés et accueillis : leurs tentes sont encore régulièrement lacérées, leurs camps de fortune régulièrement démantelés.

Fondamentalement, il importe de réaffirmer le caractère inconditionnel de l’asile. En France, on voit déjà se développer une rhétorique selon laquelle seuls mériteraient d’être protégés les Afghans qui appartiennent à l’élite intellectuelle du pays – journalistes, artistes, activistes… – tandis que les autres, moins privilégiés, devraient être considérés comme des migrants économiques. Déjà, le directeur général de l’Office français de l’Immigration et de l’Intégration (Ofii) se désole dans la presse que les réfugiés que la France accueillera n’appartiendront pas à l’élite afghane. Protéger, ce n’est pas choisir. Le droit d’asile ne s’applique pas en fonction des classes sociales, et jamais ceux dont la vie est menacée ne constitueront des « flux migratoires irréguliers ». Il ne s’agit pas de protéger uniquement l’élite intellectuelle ou ceux qui ont collaboré avec la France – même si ce sont évidemment ceux-là qui sont les plus menacés actuellement – et de laisser les autres vivre sous le joug des Talibans. Il n’y a pas de « bons » et de « mauvais » réfugiés.

J’ai bien conscience qu’il est plus facile d’écrire ceci dans une tribune de presse que de le mettre en application sur le terrain. J’ai bien conscience des difficultés et de la complexité à organiser l’exil et l’accueil de celles et ceux qui fuiront le joug des Talibans. Pourtant, il en va non seulement de la responsabilité de l’Europe vis-à-vis de celles et ceux qui sont en danger, mais aussi de son intérêt. Nous pouvons encore éviter une nouvelle crise de l’asile.

François Gemenne, bio express

François Gemenne est chercheur du FNRS à l’Université de Liège, où il dirige l’Observatoire Hugo. Spécialiste de la gouvernance des migrations et du climat, il enseigne également à Sciences Po et coordonne le projet de recherche européen MAGYC, consacré à la crise de l’asile. Il a récemment publié « On a tous un ami noir. Pour en finir avec les polémiques stériles sur les migrations », aux éditions Fayard.

«Il n’est pas envisageable de retourner en Afghanistan»

Paperjam 22 août 2021
Témoignage

«Il n’est pas envisageable de retourner en Afghanistan»



Kaboul, Afghanistan, le 18 août 2021. (Photo: John Smith/Shutterstock)

Kaboul, Afghanistan, le 18 août 2021. (Photo: John Smith/Shutterstock)

Les Afghans du Luxembourg assistent avec horreur à la chute de leur pays aux mains des talibans, craignant pour leurs familles au pays. Ceux qui attendent toujours leurs papiers, comme Tahera Mohamadi, s’inquiètent d’un avenir incertain.

«Ce fut un chemin long et périlleux pour arriver jusqu’ici», témoigne Tahera Mohamadi. Elle est arrivée au Luxembourg avec son mari et sa fille il y a près de quatre ans, transférés d’un camp de réfugiés en Grèce.

Leur demande d’asile a été refusée à deux reprises par les autorités luxembourgeoises, mais l’affaire est toujours en cours de traitement devant les tribunaux. Mme Mohamadi et sa famille craignent évidemment un nouveau rejet. «Il n’est pas envisageable de retourner en Afghanistan», a-t-elle déclaré, dans une interview accordée à Delano.

L’un de ses frères est arrivé au Luxembourg en 2015, mais d’autres membres de la famille ont dû retourner en Afghanistan. «Ils sont effrayés», déplore-t-elle. «La situation est très difficile, surtout pour les femmes et les filles, ainsi que pour les minorités.»

Des menaces sur les minorités ethniques et religieuses

Tahera Mohamadi et sa famille font partie des Hazaras, un groupe ethnique et religieux minoritaire considéré comme l’une des communautés les plus opprimées et dépossédées du pays.

Amnesty International a déclaré voici quelques jours que les talibans avaient massacré neuf hommes hazaras après avoir pris le contrôle de la province de Ghazni le mois dernier, se référant à des témoins oculaires. L’organisation s’attend à ce que davantage de personnes aient été tuées. «Les minorités ethniques et religieuses restent particulièrement menacées sous le régime taliban en Afghanistan», a déclaré la secrétaire générale Agnès Callamard, dans un communiqué.

«Quand vous êtes Hazara, il est clair que votre visage est différent et qu’ils choisissent facilement les gens et les tuent sans poser de questions», explique Mme Mohamadi. L’attention des médias sur Kaboul cache des crimes commis dans d’autres régions, assure-t-elle, ajoutant qu’elle ne croyait pas un mot des promesses des talibans à la télévision.

Un porte-parole des radicaux talibans lors d’une conférence de presse cette semaine a assuré que les talibans étaient attachés aux droits des femmes en vertu des lois de la charia, ajoutant qu’elles seraient autorisées à travailler et à étudier «dans certains cadres». Le groupe a également promis l’amnistie pour les représentants du gouvernement. «Ils essaient de montrer qu’ils ont changé. Mais je pense que ce n’est qu’une fable», s’insurge Tahera Mohamadi. «Ce sont des groupes différents dans différentes villes. Le groupe de Kaboul essaie de se montrer sous un meilleur jour.»

Une patrie, mais plus une maison

L’Afghanistan est la patrie de Mme Mohamadi, mais elle ne la considère plus comme sa maison.

Née en Iran, sa famille a décidé de retourner en Afghanistan quand elle avait 15 ans. «Pour la première fois, j’ai vu mon pays», se souvient-elle. «C’était une vie très difficile en Afghanistan après la guerre. Mais nous l’avons accepté pour ne plus être des réfugiés.» Elle sera diplômée de l’université en 2011. En tant qu’architecte, elle a travaillé sur un projet de restauration du palais Darul Aman à Kaboul. Les talibans ont lancé une série d’attaques contre le bâtiment en 2012. En raison de la discrimination subie en tant que Hazara et de préoccupations pour leur sécurité, la famille a décidé de fuir. «Quand vous voyez que votre vie est, encore une fois, en danger, vous choisissez de partir.»

Tahera Mohamadi a travaillé à la restauration du palais Darul Aman à Kaboul avant de fuir le pays. (Photo: Shutterstock)

Tahera Mohamadi a travaillé à la restauration du palais Darul Aman à Kaboul avant de fuir le pays. (Photo: Shutterstock)

Elle envisagerait de retourner en Afghanistan si elle et sa famille pouvaient le faire en toute sécurité. À l’heure actuelle, cependant, elle cherche des moyens de faire sortir sa mère du pays. «Si j’avais des papiers et un travail ici, je pourrais les soutenir.»

Le ministre luxembourgeois des Affaires étrangères Jean Asselborn (LSAP) s’est prononcé contre l’expulsion des demandeurs d’asile vers l’Afghanistan. Son ministère n’a pas répondu aux questions de Delano cette semaine pour savoir si les demandes de protection internationale seraient systématiquement approuvées à la suite du conflit.

Les dirigeants de l’UE ont déclaré qu’il fallait proposer une réponse commune à l’arrivée potentielle de demandeurs d’asile à ses frontières. Dans le même temps, les pays membres sont depuis longtemps divisés sur la politique migratoire à appliquer. Le type d’accord nécessaire pour empêcher une répétition de la crise des réfugiés syriens semble hors de portée. «Il est très difficile pour les personnes qui vivent ici d’imaginer repartir là-bas», assène Tahera Mohamadi, au moment où les gouvernements occidentaux se disputent pour savoir qui sortir d’Afghanistan et comment.

Vingt années perdues

Une génération de jeunes gens en Afghanistan a grandi sans les talibans au pouvoir, et alors qu’il y avait des attaques et des conflits, ils ont bénéficié de plus de libertés, d’une éducation, d’une presse indépendante, et plus encore. «Quand j’imagine la situation, c’est un cauchemar pour moi. Et ce sera bientôt pire encore», regrette Tahera Mohamadi.

Beaucoup de choses ont changé dans le pays depuis 2001. «Les gens connaissent l’extérieur, ils sont éduqués. Les enfants allaient à l’école. Nous avons pu voir beaucoup de changements, beaucoup de progrès. Mais je pense que nous avons reculé de 20 ans.»

Des vidéos largement diffusées sur les réseaux sociaux cette semaine ont montré des femmes descendant dans les rues de Kaboul pour protester contre les talibans et exiger le respect de leurs droits. Reste à savoir si ces poches de l’opposition pourront survivre. Elles pourraient également prospérer une fois que le choc de l’avance rapide des talibans s’atténuera.

Les dirigeants occidentaux ont appelé les talibans à respecter les droits humains, à permettre l’évacuation en toute sécurité des personnes de l’aéroport de Kaboul. «Mais ils font ce qu’ils veulent», dit notre interlocutrice.

Tahera Mohamadi estime que les talibans ne devraient pas être reconnus comme le gouvernement officiel de l’Afghanistan. «Parce que ce sont les mêmes talibans qu’il y a de nombreuses années; ce sont exactement les mêmes.»

Cet article a été écrit pour  Delano , traduit et édité pour Paperjam.

Le Barreau et les asbl mobilisés pour aider les Afghans

Paperjam 23 août 2021



En 2020, les décisions de protection internationale pour les ressortissants afghans sur le territoire luxembourgeois étaient à 61% des refus, contre 7% en 2019, et 0% en 2018. (Photo: Shutterstock)

En 2020, les décisions de protection internationale pour les ressortissants afghans sur le territoire luxembourgeois étaient à 61% des refus, contre 7% en 2019, et 0% en 2018. (Photo: Shutterstock)

La mobilisation en faveur des Afghans a débuté au Luxembourg. Le Barreau a réuni des spécialistes du droit d’asile en vue d’apporter une aide aux demandeurs de protection internationale afghans, et les asbl actives dans la défense des réfugiés interpellent également le gouvernement.

Jeudi 19 août, une réunion s’est tenue en présence de l’ombudsman – médiateur luxembourgeois – Claudia Monti, du bâtonnier sortant François Kremer et de 10 avocats spécialisés en matière de protection internationale, à la suite de la prise de pouvoir en Afghanistan des talibans quelques jours plus tôt. «L’initiative vient d’un échange que j’ai eu avec Claudia Monti en début de semaine, où nous avons imaginé réunir plusieurs membres du Barreau afin d’initier une discussion par rapport à la situation dramatique dans laquelle sombre l’Afghanistan depuis quelques jours», explique Franck Greff , avocat et président de la commission immigration et protection internationale du Barreau de Luxembourg.

L’objectif est de «mutualiser nos forces en vue d’avoir un discours le plus uniforme possible tant vis-à-vis de la Direction de l’immigration que vis-à-vis des juridictions administratives. Dans ce cadre-là, la commission que je préside a vocation à travailler sur le sujet afin qu’un document soit prochainement émis par le Barreau et à destination de tous nos confrères», ajoute Franck Greff. Un texte de base est déjà en cours de rédaction sur la situation actuelle et factuelle en Afghanistan. Il compilera un maximum d’informations pertinentes à partager pour faciliter le travail des avocats qui défendent les dossiers de demandeurs de protection internationale afghans.

Un signal d’alarme des asbl dès le mois de mai

Maître Greff, spécialisé dans le domaine de la protection internationale et de l’immigration, a lui-même été contacté par une dizaine de ses clients depuis le début de la semaine au vu de la dégradation de la situation en Afghanistan, et à Kaboul en particulier. «Certains ont, par exemple, vu leur dossier de demande de protection internationale refusé par la Direction de l’immigration et ont introduit un recours devant les juridictions administratives. Ils se demandent quelles initiatives nous allons pouvoir prendre.»

L’ambition est donc, notamment, de réévaluer l’ensemble des dossiers au vu de la situation actuelle en Afghanistan. «C’est le grand challenge qui est devant nous actuellement. Les avocats espèrent que les actions qu’ils vont pouvoir mener permettront de trouver une solution favorable à tous les Afghans qui sont actuellement sur le territoire national, tant ceux qui sont en procédure devant la Direction de l’immigration  que ceux qui sont en contentieux devant les juridictions administratives, sans oublier les personnes qui ont été déboutées. On va travailler pour tout le monde», ajoute Franck Greff.

Un appel que formulent également de nombreuses asbl du pays actives dans la défense des droits des demandeurs d’asile et réfugiés, dont Passerell. «Le ministre des Affaires étrangères Jean Asselborn (LSAP) avait annoncé qu’il ne renverrait pas les Afghans dans leur pays, mais la question est de savoir comment régler leur situation administrativement, et nous souhaitons demander au ministère une réévaluation des dossiers au vu de la situation la plus récente», insiste Marion Dubois, chargée de projets au sein de l’asbl. «L’administration justifiait jusqu’à présent les refus de protection internationale au motif que les talibans étaient un groupe privé et que les craintes affichées envers eux étaient purement hypothétiques et ne justifiaient pas l’octroi d’une protection. Mais la situation a totalement changé depuis quelques jours. C’est pour cela que nous demandons une réévaluation des dossiers en cours. On se pose la question également de la prise en charge des familles de personnes qui se trouvent déjà sur notre territoire, et qui sont encore en Afghanistan. Que compte faire le ministère pour ces personnes?»

61% de refus pour les ressortissants afghans

Les organisations Acat, Afghan-Lux Community Outreach, Asti, CLAE, Open Home, Passerell, Time for Equality, Reech eng Hand et RYSE avaient relancé la plateforme «Afghanistan is not safe» en mai dernier. Dans un communiqué de presse, elles s’alarmaient déjà de la situation sécuritaire, qui se «dégrad[ait] dans le contexte du départ des troupes américaines en Afghanistan. La question n’est plus de savoir si les talibans vont prendre le pouvoir, mais comment ils vont le prendre. Aujourd’hui, le territoire afghan est en proie à une coexistence violente entre talibans et armée régulière. Cela prolonge le climat d’insécurité pour les civils, dont les membres de la minorité Hazara, et menace directement l’accès à l’éducation, le droit des femmes et l’espoir d’une paix durable», annonçaient-elles.

«La Cour administrative de Luxembourg avait reconnu en janvier 2018 ‘une violence aveugle eu égard à la situation de conflit armé interne sévissant en Afghanistan’. Fin 2019, alors que l’Afghanistan ne présentait aucune amélioration sécuritaire durable, le ministre en charge de l’Asile a commencé à délivrer de nombreux refus aux demandeurs d’asile afghans. Au point qu’en 2020, les décisions de protection internationale sont à 61% des refus, contre 7% en 2019 et 0% en 2018. Mais le Luxembourg n’est pas une exception; de nombreux pays européens comme l’Allemagne ou la France refusent également de plus en plus l’asile aux Afghans», ajoute Marion Dubois.

Une réponse commune de l’UE est demandée

Et alors que la Cour administrative disait en 2018 que «le simple fait d’être un ressortissant afghan exposait la personne à des traitements inhumains et dégradants, peu importe où elle se trouvait sur le territoire afghan», en 2021, «elle dit que ce n’est plus le cas et que cela dépend de la province d’origine et d’un contrôle ou non par les talibans», précise la chargée de projets de Passerell. «Pour Kaboul, par exemple, la Cour disait que le retour était possible et qu’il n’y avait pas de risque pour la vie des ressortissants, mais, par exemple, pour la province de Ghazni, la décision de la Cour de début juillet disait que le contrôle par les talibans de cette zone justifiait l’octroi d’une protection subsidiaire. Il n’y a pas de liste définie de quelle province permet l’octroi, mais maintenant que les talibans ont conquis tout le territoire, ces décisions sont désormais obsolètes.»

Et si la conséquence migratoire de l’arrivée au pouvoir des talibans semble inévitable, l’asbl ne plaide pour autant pas pour l’octroi systématique d’une protection internationale. «Il faut que cela reste un examen individualisé de la demande, c’est-à-dire que chaque personne qui arrive sur le territoire doit donner les raisons pour lesquelles elle a quitté son pays. Il y a aussi des clauses d’exclusion dans les directives européennes et dans la convention de Genève qui s’appliquent pour certains cas.

Par exemple, si un Afghan a des liens avec les talibans, alors, il est normal qu’il n’ait pas la protection internationale, puisqu’il peut être dangereux et a potentiellement commis des crimes de guerre. Quand on parle d’un citoyen qui n’a pas de lien avec les talibans et qui a reçu par exemple des menaces, alors, l’octroi d’une protection semble justifié. Angela Merkel et Emmanuel Macron ont prôné un accueil modéré et contrôlé, donc je ne pense malheureusement pas qu’on arrivera à une situation où chaque ressortissant afghan bénéficiera d’une protection. Mais ce qui est certain, c’est qu’il faut une réponse coordonnée et cohérente de l’Union européenne, parce qu’on voit actuellement des différences dans l’octroi de la protection qui sont énormes.»

Une bouffée d’air en été pour les réfugiés

21 août 2021 Le Quotidien

Marion et Julie font part de l’enthousiasme des réfugiés à participer aux ateliers d’été organisés par Passerell.

Photo : alain rischard

À l’angle de la rue de Strasbourg, dans le centre culturel Gare, l’ambiance est particulièrement studieuse pour un mois d’août. Face à un tableau blanc, une vingtaine d’élèves suivent consciencieusement un cours de français ciblé ce jour-là sur les prépositions : à, dans, sur… Très concentrés, masque sur le nez, tous prennent des notes et s’appliquent à comprendre les subtilités de la langue française, expliquées parfois au moyen de l’anglais, qu’ils semblent déjà maîtriser. De l’autre côté du tableau, ils sont moins nombreux, c’est le cours d’anglais justement. Dans une autre salle se déroule également un cours de luxembourgeois ainsi qu’un second cours de français, avancé celui-là.

C’est la sixième année consécutive que l’ASBL Passerell organise ces «Ateliers d’été», des cours et des activités destinés aux réfugiés, que ceux-ci aient obtenu le statut, qu’ils soient en procédure ou qu’ils aient été déboutés. Quatre après-midi par semaine, pendant 2 h à 2 h 30, ils ont rendez-vous au centre culturel pour suivre des cours de la langue qu’ils auront choisie : français (c’est le cours le plus plébiscité), luxembourgeois (qui affiche également complet) et anglais.

Ce dernier cours suscite peut-être un peu moins l’enthousiasme, pour la simple raison que «beaucoup parlent déjà anglais, au moins un minimum», indique Marion Dubois, chargée de projets à Passerell, qui a elle-même donné des cours de langue au sein de ces ateliers par le passé. Le français est par contre «de loin la langue le plus prisée», puisque c’est celle qu’on leur apprend à leur arrivée au Luxembourg et qui semble être la langue administrative la plus utilisée à leur égard. «Souvent, une fois qu’ils maîtrisent le français, ils suivent alors les cours de luxembourgeois.»

La pratique avant tout

Les cours sont donnés avec «une approche sur mesure», explique Julie, chargée de coordonner tous les ateliers cette année et à qui il arrive quelquefois de dispenser des cours de français et d’anglais. «On leur demande parfois s’ils ont des thématiques particulières qu’ils aimeraient aborder et il y a souvent consensus en fonction de leurs besoins, des situations qu’ils rencontrent tous les jours. Ce qu’ils veulent surtout, c’est de la pratique, car dans les centres de formation ou les lycées, ils ont déjà une approche plus théorique des langues.»

Pour travailler avec des élèves d’horizons différents, les bénévoles se servent de polycopiés établis par Passerell, mais aussi de moyens détournés, comme la musique. «On leur apprend beaucoup de choses à partir de chansons, car cela favorise l’apprentissage pour l’esprit humain. Par exemple, je leur ai appris le son “u”, typique de la langue française, avec des chansons. Quelle fierté quand ils ont su le prononcer après deux heures de cours!», lance Julie, tout sourire.

La méthode fonctionne indéniablement : en quelques semaines, les «français débutants», qui pour certains ne connaissaient pourtant pas même l’alphabet, sont désormais capables de faire des phrases simples, de différencier le singulier du pluriel, le féminin du masculin… Et peuvent ainsi mettre en pratique ce qu’ils ont appris dans leur vie quotidienne. «On leur donne beaucoup de vocabulaire courant, qu’ils vont pouvoir utiliser rapidement», confirme Julie.

Yosef, 20 ans, est érythréen. Lui-même a suivi les cours de Marion Dubois au cours des ateliers d’été l’an dernier. S’il ne parlait pas un mot de la langue de Molière lorsqu’il les a commencés, aujourd’hui, il s’exprime avec une certaine fluidité dans cette langue qu’il a choisi d’apprendre, car elle s’avère très utile pour «la vie de tous les jours : acheter des choses, travailler». Il fait d’ailleurs partie des trois «jobs étudiants» qui ont pu être recrutés cette année grâce au soutien de l’Œuvre Grande-Duchesse Charlotte et de la Ville du Luxembourg.

Créateur de lien social

Parler des films qu’ils ont vus, de ce qu’ils ont fait durant leur journée… Il s’agit bien sûr d’apprendre durant ces ateliers, mais aussi d’échanger, encore et toujours, malgré les différences culturelles. «En cours de français avancé, j’avais beau expliquer un concept à un monsieur, il ne le comprenait pas. Un élève le lui a expliqué avec ses mots à lui, alors qu’ils sont tous deux de nationalité différente, et il a compris! Car ils se retrouvent dans le même processus. Les cours sont vraiment un lieu d’échange, les élèves se posent des questions sur leur pays d’origine, trouvent les points communs dans leurs langues. Jusque-là, cela s’est toujours fait dans le respect et la bonne humeur. On passe vraiment de très chouettes journées», témoigne Julie.

Les élèves qui suivent les cours sont représentatifs des populations exilées au Luxembourg : Érythréens, Afghans, quelques Syriens, Ivoiriens ou Nigérians… «La plus jeune a 13 ans, le plus âgé, la quarantaine» indique Julie. Mais le gros des troupes est constitué d’adolescents, qui apprennent visiblement à une vitesse déconcertante. «Les jeunes absorbent tout très vite!»

Ali, 14 ans, venu d’Afghanistan, arrive justement au centre culturel avec deux copains. Il a décidé de participer à ces ateliers d’été, quand bien même il va déjà à l’école le reste de l’année. «On voulait apprendre à parler encore mieux français! Il y a des verbes que je ne maîtrise pas», témoigne-t-il avec enthousiasme.

Il faut dire aussi que venir aux ateliers est une excellente occasion de sortir du foyer, de la routine, de se retrouver. «Ces ateliers sont de bons créateurs de lien social», confirme Marion Dubois. «Vivre en foyer, c’est déjà très pesant, mais être assigné à résidence, dans un endroit hostile comme la SHUK au Kirchberg, l’est encore plus. C’est donc une bouffée d’air pour eux.»

C’est d’ailleurs pour cette raison qu’en dépit de la mise en suspens de nombre de ses activités, l’ASBL Passerell a tout fait pour maintenir l’an dernier ses ateliers d’été, dans le respect des mesures sanitaires bien sûr. «La pandémie a été dure pour tout le monde, mais tout particulièrement pour eux», rappelle Julie.

Après l’effort, le réconfort! La fin de la semaine est toujours axée sur des moments plus détente lors des ateliers de Passerell. Le vendredi est ainsi dévolu aux sorties. Les apprenants ont pu se rendre cet été à l’Escher Déierepark, au Parc Merveilleux à Bettembourg et au Luxembourg Science Center à Differdange – «ils ont adoré!», souligne Julie.

La semaine dernière, ils sont tous allés au cinéma, dans une salle entièrement privatisée, pour voir le film Jungle Cruise. «C’est un Disney, donc relativement facile à comprendre et, surtout, pas violent», précise Julie. Cette semaine, ils devaient visiter la capitale. Le 27 août, dernier jour de ces ateliers 2021, tous se rendront à la Schueberfouer. «Ils avaient des étoiles dans les yeux lorsqu’on le leur a proposé!, raconte Julie. D’autant que l’an dernier, cela n’avait pas été possible.»

Participer à l’intégration des réfugiés

«Mine de rien, on les aide. Un des réfugiés que nous avons eus est reparti dans un autre pays. À son arrivée ici, il ne parlait aucune autre langue que la sienne et comme il ne savait pas où il allait repartir ensuite, on lui a appris une langue qu’il pourrait parler n’importe où, en l’occurrence l’anglais. Il m’a récemment envoyé un message pour me remercier de le lui avoir appris», fait savoir Julie. «Contrairement à tous les clichés que les gens pourraient avoir, les réfugiés qui participent à nos ateliers sont incroyablement gentils, respectueux et serviables»,poursuit la jeune femme, qui retire beaucoup de satisfaction à mettre en place les ateliers pour les réfugiés. «J’ai l’impression de les avoir aidés à ma manière, d’avoir fait le bien autour de moi, à mon niveau bien sûr, et d’avoir contribué à leur intégration, au moins pour une petite partie.»

La réputation des ateliers d’été de Passerell n’est plus à faire et leur succès va croissant. Plus de 150 personnes s’y sont inscrites en 2021. «On espère que ça durera le plus longtemps possible!», lance Marion Dubois.

“La prise en charge mentale des migrants est absolument vitale”

Wilma van den Boogaard est infirmière, coordinatrice médicale pour Médecins sans frontières et chercheuse opérationnelle au sein de LuxOR (Luxembourg Operational Research), l’unité de recherche opérationnelle de MSF qui participe au développement de la recherche médicale sur le terrain. Elle a mené de nombreuses missions à l’étranger, la dernière en date fut au Liban de 2017 à 2019 dans un camp palestinien où vivent de nombreux réfugiés syriens. Elle a également participé à une étude sur la santé mentale des migrants dans le camp de Moria, en Grèce. Wilma van den Boogaard témoigne des difficultés psychologiques rencontrées par ceux qui ont dû fuir leur pays d’origine et se sont retrouvés coincés dans des camps.

Interview dans Le Quotidien 22 juillet 2021